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mercredi 18 avril 2012

Battlestar Philosophia 2: Résister ou collaborer? Du côté des justes ou des gagnants?

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A la fin de la saison 2 de Battlestar Galactica, sous l’impulsion de leur tout nouveau Président Gaius Baltar, qui en avait fait un argument de campagne contre Laura Roslin, la Présidente sortante, les humains s’installent sur une planète nommée New Caprica, en référence à leur monde d’origine détruit par les Cylons. Mais un an plus tard, les Cylons les retrouvent et installent une force d’occupation. L’épisode 3.19 (Crossroads Part 1, en français Croisements 1/2) décrit le procès de Gaius Baltar pour trahison, une fois l’occupation terminée et l’humanité de retour dans sa flotte de vaisseaux spatiaux. Romo Lampkin, avocat de l’ancien Président, argumente que :

« Le seul vrai crime commis par Baltar a été de s’incliner devant l’inéluctable. Gaius Baltar a sauvé la vie de la population de New Caprica, quand Laura Roslin aurait préféré nous voir morts, victimes d’une bataille que nous n’avions aucune chance de gagner. … Je ne sais pas pour vous, mais je suis bien content qu’elle n’ait pas été la Présidente quand les Cylons sont arrivés et ont dit “Rendez-vous ou mourez”. Je dois ma vie à Gaius Baltar et à la décision qu’il a pris ce jour-là. Et c’est aussi le cas de Laura Roslin. »
“ [Baltar’s] only real crime was bowing to the inevitable. Gaius Baltar saved the lives of the people on New Caprica, where Laura Roslin would have seen us all dead, victims of a battle we had no hope in winning. … I don’t know about you, but I’m glad she wasn’t the President when the Cylons arrived and said ‘Surrender, or die’. I owe my life to Gaius Baltar and the decision he made that day. And so does Laura Roslin.”

Difficile de ne pas être d’accord. La collaboration dans une certaine mesure serait donc parfois nécessaire. Mais n’est-ce pas le même dilemme auquel fut confronté le honni Pétain ? Lui comme Baltar ne seraient-ils alors que les victimes de leur succès – condamnés par ceux qu’ils ont permis de sauver ?

Peut-être alors faut-il introduire des degrés de collaboration. Lorsque Baltar signe l’arrêt de mort de centaines de personnes une arme sur la tempe, fait-il passer sa propre survie avant celle de son peuple… ou se résout-il à en sacrifier quelques uns en espérant sauver les autres ? Pétain, à ce que je sache, n’a pas gouverné sous la menace d’une arme, et ma sensibilité personnelle tend à tracer la ligne à la façon dont le gouvernement de Vichy s’est fait un devoir de devancer les désirs d’Hitler en faisant par exemple recenser et arrêter des Juifs de son propre chef. Mais il me paraît évident que ce ne sont pas des sujets que l’on peut traiter de façon manichéenne…

Tout d’abord, simplement parce qu’il est toujours plus facile de juger a posteriori, une fois que l’Histoire a jeté les dés… Ni Pétain ni Baltar ne pouvaient savoir combien de temps l’occupation ennemie allait durer, ni parier sur un débarquement des Alliés ou du Galactica. Alors bien sûr, si tout le monde avait fait comme eux, s’il n’y avait pas eu des hommes comme De Gaulle et Adama pour s’éloigner et revenir plus forts, comme Jean Moulin et le Colonel Tigh pour organiser la résistance et sacrifier leur vie ou un œil, et risquer la vie de leurs hommes, rien n’aurait changé. Mais comment ne pas se poser de questions lorsqu’on entend ce que promet Tigh dans l’épisode 3.02 (Precipice), répondant à un autre Résistant qui remet en question sa stratégie d’attentats meurtriers et lui demande dans quel camp ils sont : « Nous sommes dans le camp des démons, Sergent. Nous sommes des suppôts du diable dans le jardin d’Eden. Envoyés par les forces de la mort pour répandre la désolation et la destruction partout où nous allons. »
“We're on the side of the demons, Chief. We're evil men in the gardens of Paradise. Sent by the forces of death to spread devastation and destruction wherever we go.”

C’est la question de l’utilité pour le plus grand nombre des actions de chacun – et c’est là que vient se greffer l'éternel débat entre l'intention et les conséquences, entre le déontologisme et l'utilitarisme, entre Kant et Mill... (Wikipedia a de bons articles à ces sujets si vous voulez les approfondir) On peut donc s’interroger sur les motivations des uns et des autres : défendre la liberté, la démocratie, un gouvernement plus ou moins légitime, un peuple ou une ethnie, un pays, un territoire ? Mais aussi sur les résultats concrets : comment savoir quand l’occupant arrive quelles conséquences sa présence pourra avoir ? Après tout, notre Vercingétorix national a courageusement défendu « nos ancêtres les Gaulois », mais s’il n’avait pas perdu, aurions-nous profité des routes pavées, des aqueducs et des thermes importés par les Romains, qui tout occupant qu’ils aient été, font eux aussi partie de notre patrimoine génétique ?

Mais il y a aussi la question celle de l’auto-préservation… C’est un instinct fort et le plus souvent salutaire. Oui, il faut que certains se sacrifient, mais pourquoi moi, surtout si je ne suis pas assuré de faire une différence ? N’est-il pas plus sage de se ranger du côté des gagnants ? Ce n’est pas anodin que le seul résistant que nous connaissons auteur d’un attentat suicide dans la série n’est-il pas un homme qui n’a plus rien à perdre depuis la mort de sa femme ? D’un autre côté, on a le Sergent Tyrol, engagé dans la Résistance alors qu’il a un enfant en bas âge et qu’il est fort possible que, comme le dit sa femme Cally, « un jour il ne rentre pas » “One of these days, you're just not gonna come back, are you? You'll just vanish, and that'll be it. I'll never see you again. Nick will never know his father.”
Un de ces jours, tu ne rentreras simplement pas, pas vrai ? Tu disparaîtras purement et simplement. Je ne te reverrai plus jamais. Nick ne connaîtra jamais son père. », épisode 3.01 Occupation) – elle manquera d’ailleurs d’être exécutée par les Cylons à cause de ses liens avec la Résistance. En admettant que pour le bien commun, il faille des gens comme lui, cela rend-il moral le risque qu’il prend et fait prendre à ses proches ?

Dans l’autre camp, on a Jammer, qui s’engage dans la force de police humaine créée par les Cylons. D’abord sensible à l’idée de résister (ce qui est montré dans les webisodes Résistance), il décide finalement de collaborer, persuadé que cela permettra de sauver des vies et qu’il vaut mieux que les rues soient contrôlées par des humains que par les Cylons. Il est trop tard lorsqu’il se rend compte qu’il a été abusé et que les Cylons les utilisent pour arrêter des centaines de personnes destinées à une mort certaine. Reconnaissant son amie Cally parmi eux, il tente d’abord d’intercéder en sa faveur, puis il l’aide à s’enfuir. Même si cela prouve qu’il reste « quelqu’un de bien », la question posée avant son exécution sommaire à la fin de l’occupation subsiste : « Est-ce que parce qu’il a sauvé Cally, on est censé oublier qu’il a tué 23 autres personnes ? » (“Does saving Cally let him off the hook for killing 23 others?”, épisode 3.05 Collaborators, en français Le Cercle). D’un autre côté, sauver une seule vie, n’est-ce pas déjà mieux que rien? Les autres ne seraient-ils pas morts avec ou sans sa participation ? Oui, mais lui et ses camarades n’ont-il pas apporté une certaine légitimité au régime d’occupation ? C’est sans fin…

On a aussi Gaeta, qui reste au service du gouvernement collaborateur de Baltar, dans le but de transmettre des informations utiles à la Résistance. Ce genre de source interne est essentiel à la réussite d’un mouvement de résistance… Le faux collabo risque sa vie et accepte que son action ne soit pas reconnue, s’exposant à la haine et au mépris de ceux-là même qu’il aide – Gaeta passera d’ailleurs à deux doigts de l’exécution dans ce même épisode 3.05, tant son anonymat était bien protégé. N’est-ce pas là une autre forme d’héroïsme, moins voyante mais tout aussi importante ?
Je finirai avec une question : si Baltar, comme il le prétend, savait que son fidèle adjoint aidait la Résistance, et l’a laissé faire, doit-on le considérer comme un collaborateur… ou comme un résistant ? S’agissait-il d’une forme d’inertie, ou de la seule façon d’agir qu’il a trouvée ? En effet, un chef d’Etat qui serait surpris à trahir l’occupant ne risquerait pas que sa propre vie… S’il faut tirer une conclusion, ce serait sans doute qu’on peut difficilement ranger tout le monde dans deux cases bien séparées – ou plutôt, que rien n’est plus facile… ni plus réducteur. Quand Sartre dit que l’on n’a jamais été plus libre que sous l’Occupation allemande, il a sans doute raison, mais savoir si chacun récolta ensuite ce qu’il avait semé… là, c’est une autre histoire. Je vous propose dans ce registre de lire mon premier Battlestar Philosophia, qui s’interroge sur le mérite et les leçons tirées de nos erreurs.

mercredi 18 avril 2012 Publié dans Battlestar Philosophia | Commentaires (0) |  Facebook | |

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