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samedi 22 septembre 2012

J'ai lu... Lavinia (Ursula Le Guin)

Voici ce que j'ai pensé d'un roman d'Ursula Le Guin que j'ai lu en anglais avant mon départ pour la Californie. Il se trouve d'ailleurs que j'étudierai ce semestre un autre de ses ouvrages, "The wizard of earthsea", dans l'un de mes cours (littérature: fantasy & science fiction).

Les citations qui suivent (entre guillemets et en italique) viennent toutes du roman, et c'est moi qui les ai traduites de l'anglais - elles diffèrent donc forcément de la traduction officielle.

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« Je sais qui j’ai été, je peux vous dire qui j’aurais pu être, mais je n’existe maintenant que dans cette ligne de mots que j’écris. […] Pour ce que j’en sais, c’est mon poète qui m’a donné toute ma réalité. Avant qu’il n’écrive, j’étais la plus floue des silhouettes, à peine plus qu’un nom dans un arbre généalogique. C’est lui qui m’a donné la vie […] et m’a ainsi permis de m’en souvenir […], ce que je fais, intensément, avec toutes sortes d’émotions, des émotions que je ressens avec force tandis que j’écris, peut-être parce que les évènements dont je me souviens ne commencent à exister que lorsque je les écris, ou lorsqu’il les écrit.

Mais ce n’est pas lui qui les a écrits. Il a accordé peu d’importance à ma vie, dans son poème, […] car il n’a appris qui j’étais qu’au seuil de la mort. Je ne le blâme pas.  Il était trop tard pour qu’il le corrige, le repense, écrive entre les lignes, perfectionne le poème qu’il trouvait imparfait. Il en a souffert, je le sais ; il a souffert pour moi. […]

[…] Dans ses mots, ses mots splendides, vivants, j’ai vécu durant des siècles.

Et pourtant, mon rôle parmi eux, la vie qu’il m’a donnée dans son poème, est si ennuyeuse, à part le moment où les cheveux prennent feu ; si terne, à part quand mes joues de demoiselle rougissent comme de l’ivoire tâchée de teinture écarlate ; si conventionnelle que je ne le supporte plus. Si je dois continuer à exister siècle après siècle, alors il me faut au moins une fois briser le carcan et parler. »

C’est Lavinia qui parle. Lavinia, fille de Latinus, roi de Laurentum, dans le Latium, près de l’emplacement où apparaîtra plus tard Rome. Lavinia, future épouse d’Énée, héros troyen rescapé de la chute de sa ville et qui navigue depuis lors à la recherche du royaume qu’il doit fonder. Énée, qui inspirera bien des siècles plus tard à Virgile son poème l’Énéide.

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J’avais plusieurs fois tenté d’entamer la lecture de Lavinia, sans succès. Alors j’ai commencé à le feuilleter, à lire quelques mots de quelques pages jusqu’à me sentir captivée. Au bout d’un moment, cependant, je me suis heurtée à sa chronologie particulière, je ne comprenais plus, aussi j’ai repris la lecture du début. Et je n’ai plus arrêté.

Car Ursula Le Guin nous promène à travers le temps d’une façon unique – en tout cas, je n’avais jamais lu quoi que ce soit qui s’en rapproche. C’est étrange au début, mais l’on s’y fait vite et cela correspond tout à fait à la façon dont son héroïne pourrait raconter sa vie, par thème plus que de façon platement chronologique.

Autre particularité de la chronologie : Lavinia parle à son poète, qui n’est pas encore né mais déjà mourant. En effet, elle le rencontre à Albunea, lieu magique, des siècles avant qu’il n’écrive son histoire. Mais lui, au moment où il la rencontre, l’a déjà écrite et ne pourra plus la rectifier, car il est en train d’agoniser sur un bateau le ramenant en Italie – il demandera d’ailleurs à ses compagnons de brûler son poème, mais ils n’obéiront fort heureusement pas. Comme un pied de nez de la vie, il constate à quel point il s’est trompé en la décrivant simplement comme une jeune fille en âge de se marier, et elle découvre des bribes du destin qui l’attend sans pouvoir l’altérer.

La guerre est très présente dans ce roman. Avant même l’arrivée d’Énée, la guerre menaçait, puisque tous les roitelets et nobliaux de la région sont en compétition pour la main de Lavinia – et, plus important, le territoire de Latinus. Mais tous s’uniront contre Énée, l’étranger à qui un présage annonce à Latinus qu’il doit marier sa fille.

« Pourquoi, pour quoi ce carnage ? Pour un cerf domestiqué ? Pour une femme ? Quel intérêt ?
Sans guerre, pas de héros.
Et alors ?
Oh, Lavinia, c’est bien là une question de femme. »

La succession de batailles malgré des rois qui souhaitent la paix, le déroulement inéluctable des fils du destin rendent Lavinia extrêmement haletant et emprunt d’une certaine mélancolie. Ce suspense malgré notre certitude de ce qui va arriver illustre bien ce que vit Lavinia, pour qui la connaissance du futur ne change rien, l’aide à peine à s’y préparer. Comme cette Cassandre dont lui parle Virgile, elle qui « prédit ce qui allait arriver et tenta d’empêcher les Troyens de faire entrer le grand cheval à l’intérieur de la ville, mais [que] personne n’écouta : c’était un sort qui pesait sur elle, voir la vérité et le dire et ne pas être entendue. Un sort qui pèse plus souvent sur les femmes que sur les hommes. Les hommes veulent que la vérité leur appartienne, qu’elle soit leur découverte et leur propriété. »

La fin du roman m’a un peu moins passionnée, ou disons que la mélancolie s’y  faisait plus pesante, presque insoutenable. Mais la façon dont elle conclut l’histoire me plaît, et ses dernières lignes sont un rappel de plusieurs autres passages auxquels je n’avais pas prêté attention jusque là, une symbolique très forte. I, i, vas, continue. Je vous laisse la découvrir…

samedi 22 septembre 2012 Publié dans J'ai vu j'ai lu j'ai entendu... | Commentaires (0) |  Facebook | |

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