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dimanche 25 juin 2017

Traitement médiatique du sport féminin

Voici la couverture de l’Équipe, au lendemain de la victoire en demi-finale de l'équipe de France de basket féminine, qualifiée par ailleurs de "superbe".

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Elle présente :
- les transferts lucratifs des garçons en foot (est-ce du sport ou de la finance ?),
- les raclées des garçons en rugby avec une grosse photo,
- le grand jeu de Paris pour les JO,
- le championnat de France de basket masculin.

Sur les 23 premières pages, pas une seule photo de femmes. Il faut attendre les pages 24-25 pour un article sur la demi-finale en question...

D'ailleurs, sur les 35 pages du journal, seules 4 incluent des femmes (en comptant les petits encarts perdus au milieu d'autres sur des hommes).

Quand les hommes gagnent, ils sont en couv'. Quand ils perdent, ils sont aussi en couv'... Mais sinon c'est parce que le sport féminin est moins intéressant qu'il est moins regardé, bien sûr !

Je trouve que c'est un véritable enjeu de société, que l'on s'intéresse particulièrement au sport ou non (je suis loin d'être une fan assidue). Pensez au nombre de petits garçons qui veulent devenir footballeurs... vous en connaissez beaucoup, des petites filles qui veulent devenir footballeuses professionnelles ? Serait-ce une différence innée dans le cerveau des enfants... ou simplement l'absence de modèles médiatiquement visibles et légitimés ? (combinée aux jeux et jouets considérés comme "de filles" ou "de garçons", entre autres absurdités que je ne commenterai pas en détail ici)

En allant plus loin, la domination du football (9 pages sur 35, plus que toute autre discipline) alors même que l'actualité est actuellement riche d'autres sports, me semble également problématique. On le ressent aussi dans les rémunérations faramineuses des grands footballeurs, alors que d'autres sportifs (en athlétisme, par exemple), même médaillés aux J.O., galèrent pour conjuguer leur entraînement avec un emploi alimentaire...

Et la diffusion de l'essentiel des matchs sur des chaînes payantes pose également un problème d'accès à la culture - car oui, le sport peut être une voie d'accès à la culture ! Un enfant qui suit fidèlement les matchs de son équipe préférée apprend non seulement des choses sur le sport, mais aussi en géographie, en histoire... Il apprend à se situer dans le monde de la façon la plus efficace qui existe, en se passionnant pour quelque chose plutôt qu'en apprenant des leçons imposées, et c'est bien dommage qu'on l'en prive si ses parents n'ont pas les moyens de s'abonner à Canal+ et beIN !

Je pense en tout cas qu'il y a de quoi s'interroger sur les messages que l'on fait passer à nos enfants, que ce soit sur les différences femme-homme ou sur le pouvoir de l'argent...

#léquipe #sportféminin #sexisme

mercredi 17 février 2016

Charlie, Aylan, Cologne, et le cimetière de Méditerranée

Cela fait un bon moment que je n’ai pas publié un article de réflexion, pas trop le temps en ce moment ! Mais là j’ai quelques minutes devant moi et des choses à dire, donc je prends le temps de compiler et d'adapter l’essentiel de débats et discussions que j’ai eues récemment au sujet d’un dessin de Charlie Hebdo.

Si vous ne savez pas duquel je parle, vous avez beaucoup de chance, car tous les « médias » Internet en ont fait leur buzz le mois dernier. Il s’agit d’un dessin représentant en haut à gauche le petit Aylan, enfant kurde syrien mort noyé l’an dernier pendant la traversée de la Méditerranée, et dans le dessin principal, « ce qu’il aurait pu devenir » s’il avait grandi : « tripoteur de fesses en Allemagne ».

Scandale, choc, stupéfaction : Charlie ferait donc dans l’humour noir voire morbide, et d’un goût bien particulier ? Le Point, Paris Match et autres BFMTV se sentent obligés de diffuser partout ce dessin et notamment de le montrer au papa du petit Aylan, qui n’avait rien demandé à personne et en a pleuré. Le Figaro notamment fait preuve d’un peu plus de recul (ici), mais dans l’ensemble cela reste au niveau du constat des réactions, sans explication. Même chose dans les médias internationaux, qui s’offusquent la plupart sans comprendre le 2ème (voire 3ème degré)… Résultat, des débats houleux entre les pro Charlie qui prennent les autres de haut car eux, ils ont compris la blague, et les anti Charlie pour qui « là, ils vont vraiment trop loin » et la liberté d’expression n’excuse pas tout.

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Premier point : la ligne éditoriale de Charlie est d'aller TOUJOURS trop loin. Ils n'épargnent rien ni personne, rien n'est sacré. Le mauvais goût et les rapprochements de choses qui n'ont aucun rapport, c'est leur marque de fabrique ! Le principe, c'est de choquer et de faire réfléchir. Ça peut surprendre en venant des autres médias, tous plus aseptisés les uns que les autres... Et il y a certains de leurs dessins que je trouve juste choquants sans que ça me fasse particulièrement réfléchir, ça dépend des jours, ça dépend des sujets, et ça changera d’une personne à l’autre... Mais en résumé, ça ne sert pas à grand-chose d'en ouvrir un exemplaire si ce genre d'humour vous heurte ou vous blesse vraiment !

Malheureusement, maintenant qu'ils sont très médiatisés, tous les journaux reprennent leurs dessins les plus choquants et les analysent au 1er degré, allant jusqu'à les montrer au papa d'Aylan qui ne peut évidemment qu'en pleurer, ne comprenant pas les intentions qu'il peut y avoir derrière...

Alors que justement, il s’agit pour moi d’une caricature hilarante au 3ème degré, sur les raccourcis et les préjugés ! Je le trouve hilarant autant qu'il fait pleurer ce dessin : il m'évoque tous ces Européens qui essuyaient une larme devant leur télé en voyant Aylan mort sur une plage, et qui quelques mois plus tard, non seulement n'ont pas bougé pour aider tous les autres enfants comme lui, et pourquoi pas leurs parents tant qu’on y est (combien sont morts depuis ?), mais en plus se replient sur eux dès qu’on leur donne un prétexte, j’ai nommé les agressions à Cologne à la Saint Sylvestre. Comme si les viols n'existaient pas en Europe avec ou sans migrants, comme si on s'imaginait auparavant que tous les migrants seraient forcément des anges, et que finalement ils étaient tous des prédateurs ! Ce passage du « oh pauvre petit chou, il avait toute la vie devant lui ! » à « renvoyez-les tous chez eux, ils ne sont pas comme nous ! », voilà où se situe la dissonance, l’hypocrisie, voilà où doit se glisser l’humour engagé.

D’ailleurs, Plantu, qui fait pourtant dans le beaucoup moins trash que Charlie, défend aussi ce dessin : ici.

Pour autant, je comprends parfaitement que ça puisse heurter. Le dessin est fait pour choquer, entre la situation elle-même, le rappel d’Aylan noyé (même si la photo a beaucoup circulé, cela reste forcément marquant), le physique caricatural des « tripoteurs »... Et tous ces éléments qui participent selon moi à la satire et à l’électrochoc qu’il veut provoquer, peuvent aussi, c’est sûr, susciter l’émotion et la tristesse chez les plus sensibles et les moins habitués à ce type d’humour. C’est leur droit le plus élémentaire d’être peinés, blessés, choqués. Mais cela ne veut pas dire à mon sens que les dessinateurs doivent forcément édulcorer leur vitriol…

Après une autre polémique, toujours sur un dessin d’Aylan par le dessinateur Riss (celui avec McDo, « si près du but »), un autre dessinateur de Charlie, Luz, avait écrit : « Tu fais partie des millions de ‟nouveaux lecteurs” qui ont découvert Charlie en même temps que son humour après les attentats de janvier dernier. On n'avait jamais imaginé que tu t'intéresserais à notre travail, toi qui habite à des milliers de kilomètres de la rédaction, loin si loin de la tradition satirique de notre pays, toi qui n'a jamais été baigné dans l'humour de Desproges, de Reiser, de Topor, de Cabu, de Charb… ». Il touche notamment au problème culturel. Beaucoup en France ont été exposés d’une façon ou d’une autre (certes plutôt avant la vague de politiquement correct) à ce type d'humour noir, qui ne respecte rien, satirique à la mode anarchiste, historiquement très français. Ceux-là peuvent être choqués tout en le relativisant et même en en riant, alors que d’autres, ailleurs dans le monde comme en France d’ailleurs, pour qui le simple fait de dessiner la mort peut être considéré comme tabou, ne voient simplement pas le 2ème degré derrière l’émotion ou l’horreur qui les saisit, ou s’ils le voient, n’en voient pas forcément l’intérêt.

L’intérêt, pour moi, c’est de secouer le cocotier, de donner un coup de pied dans la fourmilière. Amuser les gens, en soi, c’est facile. Prenez un mec qui se casse la figure au ralenti, tout le monde est mort de rire. Mais les faire réfléchir, les faire remettre en question leurs opinions à peine conscientes, leurs préjugés et leurs idées préconçues, ça, c’est compliqué. Et c’est précisément ce que permet selon moi ce type d’humour qui nous met face à nos contradictions. Alors non, ce n’est pas tendre, c’est même violent. C’est irrévérencieux et blasphématoire, souvent. Mais à un moment donné, il faut bien que quelqu’un se charge de mettre les pieds dans le plat quand tous les autres s’auto-congratulent de leur compassion tout en laissant la Méditerranée engloutir des milliers de personnes (environ 10 000 depuis 2008, d’après les chiffres du Haut-commissariat aux réfugiés de l'ONU)... Soit dit en passant, on accuse Riss d'exploiter l'image d'Aylan car ce n'est pas son premier dessin le représentant, et cela ne semble choquer personne que la vraie photo du corps inanimé d'un enfant de trois ans, la tête dans l'eau, ait fait le tour de la planète et soit ressortie régulièrement pour faire pleurer les chaumières...

On accuse Charlie Hebdo de semer la haine. Malheureusement je crois que la haine est souvent déjà là, cachée... Vaut-il mieux faire comme si elle n'existait pas et essayer d'éviter de la réveiller, quitte à renoncer à toute liberté d'expression ? Je ne sais pas. Pour moi, il est sain d'être confronté à toutes sortes d'opinions pour former son esprit critique... Et l'humour noir a une place dans mon cœur, comme une espèce de fou du roi qui se moque de lui derrière son dos... Un rôle toujours aussi dangereux, comme on a malheureusement pu le constater.

Et il faut arrêter avec cette idée que parce qu’ils ont été victimes d’un attentat, on ne peut rien dire contre eux. Ils ont le mérite d’être assez seuls sur ce créneau, avec aussi le Canard Enchaîné. Pour autant, évidemment, on a le droit de ne pas être d’accord avec Charlie, et d’exprimer ses opinions à leur sujet – c’est ça aussi la liberté d’expression ! Mais les museler ou attendre d’eux un humour gentillet ne sera jamais une solution. D’abord, parce que si une fatwa et les kalachs ne les ont pas arrêtés, je crois qu’il n’y a pas grand-chose qui peut le faire. Et ensuite, parce que quand on se sent agressé par une opinion, la solution est rarement de mettre un poing dans la figure de celui qui l’a énoncée (et cela, même quand il s'agit d'une insulte, désolée Saint Père). La solution, c’est soit de se demander si on se sent agressé parce qu’on se sent mal à l’aise avec notre propre opinion... soit simplement de l’ignorer !

Pour finir, je conseillerais à ceux d’entre vous qui ne connaissent Charlie Hebdo que par l’intermédiaire d’autres médias, d’ouvrir le magazine ou de consulter leur site internet ne serait-ce qu’une seule fois, un jour où vous êtes tranquilles et d’humeur stable, en vous préparant à être choqué. Il y a de très bons articles de fond, très bien écrits et souvent pertinents, notamment les articles d’investigation, qui même quand on n’est pas d’accord explorent les sujets plus en profondeur que la plupart des journaux « sérieux ». Et il y a aussi beaucoup de dessins. Sans doute trouverez-vous 50 % d’entre eux inutilement choquants, et il est fort probable que vous ne compreniez pas l’humour de 25 % de plus, parce qu'il y en a pour tous les goûts. Mais comme les dessinateurs sont justement très éclectiques, je parierais qu’au moins un quart vous fera rire aux éclats. Et réfléchir. Ils avaient notamment récemment un dessin hilarant sur la visite de Rohani en Italie, avec la fameuse histoire de « cachez-moi ces statues que je ne saurais voir » (mais je ne peux pas l’inclure ici sans risquer les foudres de la police des mœurs internautiques, car il est assez… cru).

Et si ce n’est vraiment pas votre truc, eh bien, vous n’aurez plus qu’à éviter comme la peste BFMTV et consorts. Ce qui est de manière générale plutôt bon pour la santé du ciboulot.

dimanche 19 juillet 2015

Le trou noir (2)

J’ai écrit il y a déjà cinq ans un article intitulé Le trou noir, replongeant dans des périodes de ma vie où j’étais très angoissée et où je me sentais vide à l’intérieur – d’où le titre. Je renouvelle l’expérience suite encore une fois à ce que traverse une personne chère à mon cœur –pas la même cela dit… Cela faisait un moment que je pensais à parler d’une façon ou d’une autre de ma dernière rechute que je crois qu’on peut sans exagérer appeler un épisode dépressif.

J’ai longtemps voulu ignorer ce mot, dépression, qui fait peur et qui évoque pour moi des situations bien plus sérieuses. Mais la dépression, ce n’est pas être malheureux et désespéré tout le temps, et c’est un piège que de se sentir coupable ou malade imaginaire parce qu’on a aussi des moments de joie. Je déplorais également la tendance à appeler dépression toute période de déprime, l’étiquette de dépressif qu’on colle aux gens, et puis je crois que je refusais d’absoudre de toute responsabilité le système scolaire et les personnes qui m’ont fait du mal par méchanceté ou par bêtise, comme si c’était ma fragilité qui était en cause et pas eux… Alors voilà, je refuse l'étiquette de dépressive, je suis joyeuse le plus souvent, je pardonne pour ma propre sérénité mais je n’oublie pas le mal qu’on a pu me faire, mais j’admets à présent que j’ai traversé des périodes vraiment difficiles.

Depuis toujours je suis très angoissée. Mes lecteurs les plus assidus se souviennent peut-être de ce que j’ai pu raconter sur mon rapport au temps : enfant, je pleurais souvent le soir si je m’apercevais après une journée géniale que je n’avais pas eu le temps de faire quelque chose que j’avais prévu. J’ai aussi un rapport très compliqué avec le changement et les choix. J’ai besoin de me préparer à l’avance aux bouleversements, aux décisions à prendre, et pour cela j’ai souvent eu la méchante tendance à remâcher toutes les éventualités possibles et imaginables, et notamment les pires. L’avenir me terrifiait, je ne savais pas quoi en faire. Et puis, ça je ne l’ai compris que plus tard, j’étais minée par la culpabilité pour tout et pour rien. Si je « bâclais » des devoirs jugés inintéressants (ce qui pour moi signifiait simplement les finir sans perfectionnisme), je me sentais coupable. Si je ne disais ou ne faisais pas ce qu’il fallait dans une situation, et fillette puis adolescente mal à l’aise en société, cela m’arrivait souvent, je me sentais coupable...

J’ai eu la chance d’avoir une famille proche très stabilisante, des parents géniaux qui m’ont accompagnée dans des années difficiles. Mais pendant longtemps, j’ai gardé une partie de ce mal-être enfoui en moi, pour ne pas leur faire peur, pour ne pas me l’avouer à moi-même, parce que je ne le comprenais tout simplement pas. Une réflexion qui revient dans nombre de mes écrits adolescents, c’est – je paraphrase – « Je sais que j’ai de la chance, mais… » Mais ça ne va pas. Mais j’ai peur. Mais je me sens vide. Mais je ne sais pas où aller. Et – devinez – je me sentais coupable.

Ceux qui me lisent régulièrement savent peut-être aussi que j’ai une maladie auto-immune, une thyroïdite de Hashimoto, qui depuis quelques années est en bonne voie de « guérison » - même s’il faudra continuer à y prêter attention régulièrement. Ce type de maladie peut quasiment toujours être relié à un élément déclencheur émotionnel – on a des gènes et un « terrain » plus ou moins favorable, on est exposé à certains facteurs de risques environnementaux, mais en général c’est au moment d’un deuil, d’un choc que l’on déclenche la maladie. J’ai beaucoup cherché après qu’on m’ait parlé de cet aspect quel pouvait être ce facteur déclencheur. Le décès de ma mamie ne correspondait pas en termes de timing. Rien dans ma vie familiale ne pouvait l’expliquer. Je me suis donc dit que cela devait être le collège puis le lycée, qui me rendaient très malheureuse jusqu’à ce que je quitte le circuit scolaire classique pour faire ma 1ère et ma Terminale au Cned. Et effectivement, c’est là que les choses allaient mal. Mais ma surprise à l’époque que cela puisse avoir de telles conséquences montre bien à quel point je continuais à minimiser mon mal-être…

Avec le temps, avec ce passage au Cned qui m’a permis de me reconstruire, de prendre le temps de découvrir qui j’étais et qui je voulais être, puis une année sabbatique après mon bac qui m’a permis de souffler et de voyager, j’ai évolué, j’ai limité ces aspects négatifs. Puis lorsque je suis entrée à nouveau dans un contexte « scolaire » dans mon école de traduction, j’ai régressé. Relire récemment mes écrits de l’époque m’a montré à quel point j’étais encore loin du but.

Ces écrits, je les ai ressortis pour cette personne qui traverse des moments difficiles, que j’ai rencontrée à l’époque et qui me considère depuis lors comme « la personne la plus zen qu’elle connaisse ». Je lui avais raconté bien des choses, mais avec ce recul que donne le temps. « J’ai quitté le lycée parce que je m’y sentais mal » n’équivaut pas tout à fait à « Je pleurais au moins une fois par semaine, je me disais le soir dans mon lit que j’allais mourir si je devais subir une journée de plus, et je disais ‟J’en ai marre” à longueur de journée sans que personne au lycée ne s’aperçoive que c’était plus qu’un ras-le-bol adolescent. » Pas plus que « Je suis angoissée par l’avenir » n’équivaut à « Je pique une crise d’angoisse quand on m’appelle suite à une candidature de stage que je croyais passée aux oubliettes car je m’étais faite à l’idée d’un autre stage dont la convention allait être signée. » Ces choses-là s’effacent un peu avec le temps, mais pour témoigner, pour montrer à cette personne et à ceux de mes lecteurs qui peuvent connaître des situations similaires, que vous n’êtes pas « les seuls terriens à passer par là » pour paraphraser mon premier Trou noir, j’ai ressorti mes vieux journaux intimes, mes vieux poèmes et « défouloirs », et c’est fou le bien que ça fait de voir le chemin parcouru.

Car je vais beaucoup mieux. On ne change jamais qui on est dans le fond, et je resterai toujours plus stressée et angoissée que la moyenne. Mais j’ai aussi appris à gérer le stress et l’angoisse mieux que la moyenne et j’aime à croire que cela me rend, sinon plus forte, du moins plus riche de certaines manières. J’ai eu le plaisir étonnant d’être celle qui enjoint mon père, stressé, de « voir venir » face à une incertitude concernant mon futur proche au gré des possibilités de stage. Nous en avons bien ri car il me l’a tant répété pendant des années qu’il devait désespérer que je prononce un jour ces mots… Je pense toujours à vingt choses à la fois et je suis toujours incapable de vider mon esprit. Mais j’ai trouvé des petits trucs tous simples pour concentrer mes pensées, pour ralentir les rouages et calmer les idées noires, repousser la culpabilité, vivre le moment présent.

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Blackhole par BLUE-FOX

Quid de cet épisode dépressif que je mentionnais en intro, alors ? Ou, comme je l’appelle affectueusement, ma mini-dépression. L’an dernier, au printemps, nous avons perdu notre vieille toutoune, Éva – j’en ai parlé sur ce blog. C’était un coup dur, mais c’était en quelque sorte dans l’ordre des choses et j’ai pu lui dire au revoir. Mais moins d’une semaine plus tard, nous avons aussi perdu l’un de nos trois chats, Boule-de-Poils (dit Bouldip, Boubou, Babou). Je n’en ai pas parlé ici. Il était très proche d’Éva d’autant que tous les deux étaient un peu malades, lui diabétique, elle âgée, et à sa disparition, il était tout perdu. Il errait dans la maison, cherchant son amie sans doute, et un soir a demandé à sortir comme nos chats le font souvent en été. Mais il n’est plus revenu. Nous nous sommes vite inquiétés, son diabète exigeant deux injections d’insuline par jour, l’avons cherché, avons distribué des prospectus et posé des pancartes. Quelques appels de personnes l’ayant vu, faux espoirs, il n’était jamais là et nous ne sommes même pas sûrs qu’il se soit agi de lui. Assez vite, nous avons dû nous résoudre à l’idée qu’il n’avait sans doute pas pu survivre sans insuline.

Ces deux pertes coup sur coup, et surtout l’absence complète de sens de cette seconde disparition, m’ont atteinte très fortement. J’ai perdu cinq kilos en deux semaines. Je m’en suis aperçue et j’ai essayé de contrer cet effet, mais mon appétit et mon sommeil ont souffert et j’ai perdu trois kilos de plus au fil des mois qui ont suivi. J’étais toujours là, je m’accrochais, et on ne peut pas vraiment dire que je me sentais vide, mais tout était un peu plus terne, et j’avais cette sensation horrible de perte de contrôle. Moi qui avais toujours eu bon appétit, même malade, me retrouvais avec l’appétit bloqué. Mon poids était descendu plus bas que quand j’avais 15 ans, encore en pleine croissance, et j’en sentais les effets : plus faible, plus frileuse, et après avoir enfin accepté mes formes méditerranéennes je me trouvais trop maigre. C’est terrifiant. J’ai regagné progressivement mon appétit, même si encore maintenant en période de stress, je rechute un peu. J’ai repris cinq kilos sur les huit et je laisse désormais venir les trois supplémentaires s’ils doivent réapparaître. J’ai traversé une période d’insomnies systématiques il y a huit à neuf mois, et je me suis réfugié dans la lecture à un point presque pathologique – de mai à octobre 2014, je lisais un à deux livres par jour, je lisais non seulement le soir, en mangeant et dans les transports comme je le fais souvent, mais aussi devant la télé, pendant mes pauses en stage, en cours… C’était non seulement la façon de m’évader qui a été salutaire au fil des années, mais vraiment une façon de m’échapper, sans doute pas tout à fait saine. Mais on gère comme on peut et je suis maintenant revenue à deux livres par semaine environ. J’ai commencé un poème pour Boubou il y a quelques mois, m’y suis un peu remise récemment, mais seulement quelques vers à la fois car cela reste très douloureux.

La conclusion ? On l’entend tellement que cela ne veut plus rien dire, mais croyez-moi, les choses peuvent s’arranger. Accrochez-vous, forcez-vous à bouger, à sortir respirer, à faire ce que vous aimez habituellement même si cela ne vous fait pas envie, à manger régulièrement, à vous coucher à heure fixe… Extériorisez vos ressentis en écrivant, en dessinant, en dansant… Si la situation dans laquelle vous vous trouvez vous rend malheureux, élaborez un plan pour en sortir.

Et surtout, parlez-en à quelqu’un de confiance. Ne gardez pas ça pour vous, enfoui à l’intérieur jusqu’à ce que ça explose. Croyez-moi, je sais à quel point c’est difficile, je sais que c’est une chose de dire rationnellement qu’il n’y a pas de raison d’avoir honte ou peur de décevoir les gens, et que c’est tout autre chose que de prononcer des mots que vos proches n’ont pas envie d’entendre. Mais prenez votre courage à deux mains, écrivez-leur si c’est trop difficile de leur parler, lancez une bouteille à la mer. Ayant été dans les deux situations, je peux vous dire que même si c’est dur pour eux, ils préfèreront savoir pour pouvoir vous jeter une bouée, plutôt que de vous imaginer buvant la tasse seul. Et si leur soutien ne suffit plus, s’il y a trop de choses à régler que vous n’arrivez pas à démêler, cherchez de l’aide auprès d’un professionnel. C’est terrifiant, c’est douloureux, mais c’est parfois la seule solution pour aller mieux.

Et souvenez-vous que vous n’êtes pas seul. Vous avez, j’en suis sûre, quelques personnes autour de vous qui, même si elles ne vous comprennent pas toujours, vous aiment du mieux qu’elles peuvent. Et vous pouvez avoir la certitude qu’il y a au moins une autre terrienne qui est passée par là et a vu qu’après la tempête le soleil revenait.

Quelques-uns de mes poèmes sur ce thème :

Angoisse
Comment te dire
Au fil de mes erreurs
Voici venir le soir
Nœud marin
Corridors of life
Le temps qui fuit
Ne t'en fais pas
Le soleil sur ma peau

dimanche 19 juillet 2015 Publié dans Dans ma vie..., Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |

samedi 09 mai 2015

5 raisons de monter sa boîte sans attendre

Deux amies et moi-même comptons monter notre entreprise dès que nous serons diplômées, ce qui provoque différentes réactions. Certaines personnes sont admiratives ou nous encouragent, d’autres posent beaucoup de questions… et certains se lancent dans une explication détaillée de pourquoi on devrait attendre. Attendre d’avoir plus d’expérience, plus d’argent, attendre. Nous avons développé nos propres réponses à ces questions puisque ce n’est pas un caprice mais un projet sérieux, et je me suis dit que je pourrais partager nos réflexions avec ceux d’entre vous qui ont peut-être une idée géniale mais hésitent à se lancer.

Mais parce que je sais aussi que certains projets mettent effectivement plus de temps à monter, les points suivants se présentent sous forme de question. Si votre réponse à l’une ou à plusieurs des trois premières questions est « oui », il est sans doute prudent d’attendre – ce qui ne veut pas dire que vous ne pouvez pas commencer dès à présent certains aspects de votre projet ! Si votre réponse est « non », mon conseil est de vous lancer dès que possible !

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1. Votre projet exige-t-il un investissement important (local commercial, matériel...) ?

Selon les secteurs, vous pouvez ou non avoir besoin d’un capital de départ. Évaluez le plus précisément possible les dépenses en question pour déterminer si vous aurez besoin d’emprunter de l’argent (à une banque ou à des proches), et à partir de là vous pourrez décider de travailler quelques années pour mettre de l’argent de côté ou gagner une expérience professionnelle qui rassurera votre banquier.

Dans de nombreux métiers révolutionnés par Internet, l’investissement de départ peut être quasiment inexistant. Dans le cas de notre projet, nous n’aurons pas besoin de locaux mais principalement d’un ordinateur chacune depuis chez nous, d’un téléphone, d’un site internet et d’une messagerie électronique.

2. Votre projet nécessitera-t-il beaucoup de temps avant de vous permettre de gagner votre vie ?

De combien de temps aurez-vous besoin avant d’être opérationnel ? Et combien de temps pour trouver des clients ? Si l’investissement de départ est important, combien de temps pour rentrer dans vos frais ? C’est bien sûr difficile d’avoir une réponse exacte, mais y réfléchir permet de clarifier le projet.

Dans notre cas, même si la prospection prend du temps, nous pensons trouver au moins de petits contrats rapidement et donc commencer à gagner notre vie plus vite que si nous cherchions un emploi une fois diplômées, ce qui peut facilement prendre six mois à un an, période pendant laquelle on n’a aucun revenu. En créant votre entreprise, vous créez aussi votre propre emploi !

3. Avez-vous besoin de plus d’expérience dans un ou plusieurs domaines avant de vous lancer ?

Travailler d’abord comme salarié peut vous permettre d’acquérir de l’expérience dans certains domaines que vous aurez besoin de maîtriser dans votre activité future. Mais si vous avez déjà développé ces compétences au cours de vos études ou de stages, ne vous sous-estimez pas, vous êtes peut-être déjà capable de vous lancer. On a beaucoup d'expérience pratique en sortant de certaines formations.

Un autre avantage à voir comment les choses se font ailleurs, c’est de découvrir ce que vous voulez et ce que vous ne voulez pas, des méthodes qui marchent et que vous voudrez appliquer à votre entreprise, et au contraire des problèmes d’organisation ou de communication que vous saurez désormais comment éviter…

Dans tous les cas, vous n’arriverez certainement pas au lancement de votre projet en maîtrisant déjà tout. Le côté administratif et fiscal, notamment, risque de vous poser question quelle que soit votre expérience passée, ne serait-ce que parce que votre entreprise ne fonctionnera pas exactement comme celles où vous avez pu travailler… Pas de panique, vous apprendrez sur le tas à condition de savoir demander de l’aide et vous entourer des bonnes personnes. Il existe d’ailleurs des formations dans ces domaines, dont certaines en formation continue.

4. Êtes-vous sûr que votre idée sera toujours adaptée au marché dans dix ans ?

Eh oui, il ne suffit pas de savoir si vous êtes prêt : il faut aussi s’assurer que le marché soit prêt, et si votre super idée vous semble répondre à une demande ou un besoin actuel… attention à ne pas trop attendre. Quelqu’un d’autre pourrait bien lancer une idée très similaire et en récolter les fruits à votre place...

5. Aurez-vous toujours le courage, l’énergie, le temps de lancer votre projet dans dix ans ?

Où serez-vous dans cinq ou dix ans ? Peut-être aurez-vous été promu et n’aurez plus une minute à vous pour travailler à votre projet. Si cette idée ne vous embête pas plus que ça, aucun problème : la vie est faite d’opportunités et si monter votre propre entreprise n’est pas impératif à vos yeux, il n’y a aucune urgence.

Dans dix ans, vous aurez peut-être un conjoint, des enfants, une maison... C’est ce que je souhaite pour moi-même en tout cas. Cette situation ne rend pas impossible d’entreprendre ; mes parents ont eux-mêmes monté leur boîte alors que j’avais quatre ans, que ma mère était enceinte de mon frère et qu’ils finissaient de rénover la maison qu’ils venaient d’acheter. C’était épuisant mais ils s’en sont sortis ! Mais tant qu’à faire, pourquoi ne pas vous lancer alors que vous êtes plus disponible ?

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Dans tous les cas, même si vous échouez, dites-vous que vous pourrez toujours continuer votre vie autrement ! Si vous décidez de travailler en entreprise pour l’instant, rien ne vous empêche à trente, quarante, cinquante ans (et pourquoi pas soixante !) de créer votre propre emploi ou encore de changer d’employeur. Si vous créez votre boîte aujourd’hui, rien ne vous empêche si elle ne fonctionne pas de trouver un emploi salarié ou d’en monter une autre, et si elle fonctionne, de la revendre si vous en avez assez et souhaitez faire autre chose ! Pas du jour au lendemain sans doute puisque ces choses demandent du temps, mais si vous bétonnez votre projet en réfléchissant bien aux tenants et aux aboutissants, vous vous en sortirez toujours d’une façon ou d’une autre.

Bon courage à ceux qui ont envie de se lancer ! Laissez un petit commentaire pour nous parler de vos idées, de vos projets, et la façon dont vous allez leur donner vie ;)

samedi 17 janvier 2015

La minute Charlie

J'ai décidé de diffuser sur ce blog des dessins de Charlie Hebdo, dans un bloc intitulé La minute Charlie situé dans la colonne de gauche et mis à jour régulièrement. Tous les dessins que je choisirai ne seront probablement pas politiquement ou religieusement corrects, certains m'auront même personnellement choquée dans mes convictions, par exemple dans leur anticléricalisme forcené qui me heurte souvent. Pourquoi cette décision ? Parce que la liberté d'expression, ce n'est pas seulement quand on est d'accord. C'est facile de défendre le droit d'exprimer des idées que l'on soutient ou du moins que l'on comprend... Je me serais sans doute arrêtée à dire « Je suis Charlie » et à assister au grand rassemblement, peut-être à acheter sans en faire tout un plat les prochains numéros pour que le magazine survive, mais certaines prises de position récentes m'ont interpellée. S'il y en a qui participent à un débat de société sur les limites de la liberté d'expression (incitation à la violence, à la haine... l'apologie du terrorisme en fait-elle partie ? quelle distinction faire entre l'humour et le premier degré ? etc.), d'autres m'inquiètent fortement, notamment de la part de certains représentants religieux (musulmans, juifs et chrétiens).

Le droit à la satire, et notamment au blasphème, me paraît extrêmement important. Le terme même de blasphème est pour moi un anachronisme, de par mon éducation pourtant chrétienne, et quelle n'a pas été ma stupeur de l'entendre brandi partout autour de moi... ce qui m'a forcée à reconnaître qu'il me manquait des éléments du débat, que certaines choses que je trouve évidentes ne le sont pas du tout pour d'autres. Chacun a le droit de croire ce qu'il veut, mais chacun a aussi le droit de critiquer et de rire des croyances, ou des institutions religieuses (les siennes et celles des autres). C'est même un fonctionnement très sain à mes yeux, tant qu'on ne tombe pas dans l'incitation à la discrimination ou à la violence. Être exposé à différentes idées, même si on ne les adopte pas pour autant, c'est quelque chose qui manque apparemment à bien des gens... Je ne vois pas pourquoi la religion jouirait d'un statut à part alors qu'on a le droit de rire de tout un tas d'autres croyances, idéologies et comportements, de la politique à la mode en passant par la philosophie de vie.

Mon frère est athée. Il n'a pas de religion mais plutôt une absence de religion, ou une philosophie. Pourquoi aurait-on plus le droit de se moquer de lui ou de critiquer ses convictions que des miennes, simplement parce que je les mets en partie sous une étiquette chrétienne, ou que de celles d'amis plus pratiquants ? Pourquoi aurait-on le droit de se moquer de moi, de s'opposer à mes idées, de mettre en avant mes contradictions parce que je suis contre le capitalisme libéral, pour la démocratie participative, ou que je défends la médecine douce et l'agriculture bio, mais pas parce que je crois en Dieu ? Pourquoi aurait-on le droit de critiquer les institutions politiques et ceux qui les représentent, mais pas les institutions religieuses ? Au nom d'un « sacré » bien commode ? C'est oublier trop vite que nombre de gouvernements se sont mis et se mettent encore à l'abri des critiques de la même façon.

On accuse Charlie de faire de la provoc', de diviser à une époque où l'on n'a que les mots rassemblement et unité à la bouche. Mais aussi grisant et rassurant qu'était ce grand rassemblement dimanche dernier, il ne faut pas se leurrer sur une prétendue unité concernant les mesures à prendre, même parmi ceux qui faisaient partie des cortèges. Se rassembler, c'est bien dans des moments pareils, mais ça ne fait pas tout. L'unité est vite récupérée à fins politiques pour montrer du doigt tous ceux qui vont contre, tous ceux qui critiquent, et l'une des solutions est justement de secouer les gens pour les mettre face à leurs contradictions, les pousser à réfléchir plus loin que le bout de leur nez. L'humour est pour cela une arme redoutable, qui présente l'avantage de ne pas laisser d'autres séquelles qu'un éventuel bourgeonnement de l'esprit critique. Utilisons-la et n'en ayons pas peur.

J'ai choisi comme première caricature un dessin du pape François, que j'apprécie pourtant beaucoup. Une façon pour moi de commencer par attaquer ma propre chapelle, mais également de protester contre sa déclaration récente qui mettait bien trop de « mais » à la liberté d'expression (notamment : « On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision ») et qui l'a fait baisser dans mon estime. Condamner la violence avant de dire que quelqu'un qui insulte sa mère doit s'attendre à un poing dans la figure, je trouve ça limite, surtout pour quelqu'un qui est censé donner l'exemple. Sans aller jusqu'à tendre l'autre joue, il y a des façons plus constructives de réagir...

samedi 17 janvier 2015 Publié dans Blog, Par rapport au blog, Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |

samedi 10 janvier 2015

Je suis Charlie : l'humour & les images...

Suite à la tuerie de Charlie Hebdo, j’ai voulu écrire sur quelque chose qui m’a interpelée et dont je suis un peu plus à même de parler que de terrorisme ou des prises d’otage encore en cours au moment où je compose cet article. Tuer des dessinateurs, c’est tellement absurde. Le terrorisme lui-même est absurde, bien sûr, mais prendre pour cible un journal humoristique m’apparaît comme un symptôme d’une bêtise sans nom. J’ai été très émue par les magnifiques réactions de citoyens et de certains journaux, notamment les centaines de dessins de célébrités et d’anonymes auxquels j’ai voulu ajouter ma petite goutte d’eau avec le dessin ci-dessous. Mais j’ai aussi été particulièrement choquée par les dessins de Charlie Hebdo floutés ou pixelisés publiés par certains journaux qui parfois n’hésitent pas pour autant à montrer la vidéo de l’exécution du policier abattu dans la rue. Cela revient à dire que Charlie Hebdo avait tort de les publier, finalement. Que la liberté d’expression doit céder à la violence, qu’on peut rire de certains mais pas de tous. Voici donc une petite réflexion sur deux aspects qui me frappent : l’humour pris au premier degré, et l’opposition à toute représentation de Mahomet.

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Commençons par les représentations imagées. Il serait irrespectueux pour la religion musulmane de représenter son prophète car elle l’interdirait. Je parle au conditionnel car cette interdiction est loin de faire l’unanimité… Tout d’abord, si le Coran interdit l’idolâtrie, rien n’y interdit les représentations ; on n’y trouve référence que dans les hadith, les paroles de Mahomet collectées des années après sa mort, classées selon leur fiabilité et précisant la chaîne de témoins qui les rapportent (« X dit que Y a dit que Mahomet a dit… »), parfois extrêmement longue. Les hadith se contredisent parfois entre eux. Dans plusieurs hadith, on rapporte que Mahomet se serait prononcé contre la représentation d’êtres vivants. L’un d’entre eux dit que « les anges n’entreront pas dans une maison où il y a un chien, ni dans celle où il y a des images. » Pourquoi ? D’une part pour ne pas reproduire la création de Dieu et d’autre part pour éviter l’idolâtrie, le culte de ces images – rappelons qu’avant Mahomet, l’Arabie était majoritairement polythéiste. Cette interdiction n’est pas suivie par tous les musulmans, loin de là : il y a des peintres, des photographes, des cinéastes musulmans qui produisent des images d’êtres vivants, et bien des musulmans qui regardent ces peintures, ces photos, ces films, qui ont des photos chez eux… ou un chien, d’ailleurs. Mise à jour 12/01 : Le Point a publié un article sur les représentations de Mahomet dans différents pays musulmans.

Et puis soyons clairs : c’est le droit de chacun de considérer que leur(s) dieu(x) leur interdi(sen)t les représentations d’êtres vivants, de Mahomet, ou encore la musique, la viande de porc, et j’en passe. En revanche, ce n’est absolument pas leur droit d’imposer ces interdictions aux autres. Si toute représentation de Mahomet offense la religion musulmane, alors pourquoi ne pas interdire aussi toute peinture, photo, vidéo d’êtres vivants, toute musique, et la consommation de porc pour ne pas manquer de respect aux musulmans ? Il faut faire la différence entre les obligations et interdictions que l’on s’impose à soi-même, et la liberté des autres de vivre comme ils le souhaitent à côté. Si je déjeune avec un ami musulman, je peux choisir de ne pas manger de jambon par respect pour lui, mais c’est également mon droit de décider d’en manger, tout comme avec un ami végétarien !

D’autre part, l’interdiction des représentations n’est pas l’apanage historique de l’islam. Le christianisme comme le judaïsme ont une tradition d’iconoclasme, inspirée du deuxième commandement : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point. » Selon les traductions, l’expression « image taillée » peut être remplacée par « idole ». Certains font ainsi une différence entre « idole » (interdite) et « icône » (autorisée car associée au culte du Dieu unique). Lors de la Querelle des images de 723 à 843, les empereurs byzantins interdisent et font détruire toute icône du Christ ou des saints. La Réforme protestante a également donné lieu à la destruction d’un certain nombre de représentations, dont la vénération était considérée comme relevant du paganisme. L'iconoclasme a également eu de beaux jours avec divers rois, pharaons égyptiens etc. qui détruisaient les effigies de leurs ennemis ou prédécesseurs. Je précise tout cela pour ne surtout pas pouvoir donner l'impression d'attaquer la communauté musulmane plus qu'une autre, surtout vu les amalgames que certains font en ce moment, en disant que quelle que soit la religion ou l'idéologie dont ils se réclament, tous ceux qui veulent détruire ou interdire l'art sombrent pour moi dans l'obscurantisme.

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Passons maintenant à l’humour. Car oui, les dessins de Charlie Hebdo, c’est de l’humour, de la satire, et pas si « bête et méchant » que le proclamait la devise de son prédécesseur Hara Kiri… Quand on voit les caricatures qui ont déclenché l’ire de certains musulmans et la fatwa des islamistes, ça laisse rêveur. Elles étaient franchement gentilles par rapport à d’autres dessins sur d’autres religions, comme celles des papes catholiques par exemple, ou encore sur des politiciens ou des célébrités. Je ne dis pas que tout était toujours du meilleur goût, mais le principe des dessins de presse est justement d’être percutant, de ne pas faire de cadeaux, de ne pas rester dans le politiquement correct, dans l’édulcoré, comme le montre bien la couverture alternative de Charlie Hebdo datant de 2012, ci-dessus, ou le dessin de Shaw ci-dessous. Charlie Hebdo, ça s'attaquait à tout le monde et vous pouviez d'un dessin à l'autre rire aux éclats, être choqué en vous disant qu'ils allaient un peu loin, ou les deux. Ils ne laissaient pas indifférent, et faisaient souvent réfléchir. Chercher à interdire des dessins, des gags, parce qu'ils ne plaisent pas à certains, c'est refuser la liberté d'expression, le droit à la satire, cet héritage qui a pris si longtemps à se construire tant il a toujours dérangé. Ne pas s'en inquiéter parce qu'on ne lisait pas Charlie Hebdo, parce qu'on n'appréciait pas leur humour, c'est accepter que, demain, la censure ou l'autocensure s'attaque à d'autres journaux, d'autres artistes, et nous serons tous perdants.

shaw, charlie, hebdo, cartoon, politically, correct, ethnically, religiously, socially, blanc, blankTraduction : Veuillez profiter de manière responsable de ce dessin humoristique culturellement, ethniquement, religieusement et politiquement correct. Merci.

Ce qui m’interpelle, c’est l’interprétation au premier degré, qui est pour moi symptomatique des extrémismes, des totalitarismes, des sectes, de tous ceux qui cherchent à embrigader, à manipuler et à contrôler les esprits. La manipulation des mots, dont j’ai déjà parlé dans cet article, ne peut fonctionner que si chaque mot n’a qu’un sens, chaque phrase une seule interprétation possible. Les extrémistes prétendent toujours que les fondements de leur idéologie (religieuse ou non) doivent être interprétés littéralement, à la virgule près, tout en les manipulant à leur guise et en les « expliquant » à leurs disciples pour justifier leurs propres intérêts. Ce n’est pas par hasard qu’en Chine, par exemple, le gouvernement a récemment interdit les jeux de mots dans les médias (article en anglais, article en français) sous le prétexte qu’ils créent « le chaos linguistique et culturel ». Or, les jeux de mots sont un moyen souvent utilisé par les opposants au régime pour le critiquer en échappant à la censure, notamment sur les réseaux sociaux…

Et par-dessus tout ça, on a un troisième mécanisme de l’esprit complètement délirant : décider d'acheter une kalach et d’organiser une tuerie. Mais si l’on a quelque chose à apprendre de cette tragédie en tant que société, je crois que ces deux autres éléments sur l’humour et les différences culturelles sont essentiels pour respecter autrui sans pour autant l’écraser.

Je voudrais pour conclure rendre hommage au courage des victimes, ces dessinateurs qui vivaient avec une cible dans le dos depuis des années simplement pour exercer un métier qui ne devrait pas être aussi dangereux, ces policiers qui ont choisi un métier qui l'est malheureusement toujours pour protéger les autres au péril de leur vie, et puis tous ceux qui se sont trouvés au mauvais moment au mauvais endroit. Et puis aux survivants auxquels j'espère que les blessures physiques et psychologiques laisseront le moins de séquelles possibles, et aux familles pour qui le drame vient juste de commencer.

Finissons avec quelques citations :

« Parfois, le rire s’étrangle, mais c’est notre seule arme, l’humour, la dérision. »
CABU

« Je préfère mourir debout que vivre à genoux.  »
CHARB

« La caricature est un témoin de la démocratie. »
TIGNOUS

« L'humour est le plus court chemin d'un homme à un autre. »
WOLINSKI

Et quelques dessins de soutien à Charlie Hebdo de partout dans le monde :

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FRANCISCO J. OLEA (Chili)

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LUCILLE CLERC (France)

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RUBEN OPPENHEIMER (Pays-Bas)

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RAFAEL MANTESSO (Brésil)

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JEAN JULLIEN (France)

samedi 03 janvier 2015

Citations & Réflexion : la lutte des classes & l'espérance de vie

On n’est pas tous égaux devant la Faucheuse. Ce n’est pas nouveau, les plus pauvres ont toujours eu les tâches les plus pénibles et les conditions de vie les plus exposées aux éléments ainsi qu’à la transmission de maladies de par la promiscuité. Mais récemment, l’espérance de vie des plus pauvres a commencé à reculer dans plusieurs pays comme l’Allemagne (moins deux ans de 2001 à 2010 pour les hommes qui gagnent moins des trois quarts du revenu moyen) ou les États-Unis (moins cinq ans de 1990 à 2008 pour les femmes blanches sans diplôme, trois ans pour les hommes). En France, si l’on n’observe pour l’instant pas d’augmentation de l’écart entre classes sociales, il n’en reste pas moins que l’espérance de vie stagne, l’espérance de vie en bonne santé diminue, et que les ouvriers vivent déjà en moyenne six ans de moins que les cadres. Au Royaume-Uni, l’écart est de huit à dix ans entre les zones les plus pauvres et les plus riches ; aux États-Unis, plus de douze ans.

Outre les raisons évoqués plus haut, les scientifiques mettent en cause les conséquences du stress lié à la difficulté à joindre les deux bouts, les coûts des soins, ainsi que la malbouffe : les pauvres doivent souvent se contenter de nourriture industrielle et peu variée, puisque les aliments plus sains sont généralement plus chers (fruits et légumes, aliments bio, etc.).

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Je me suis penchée sur le sujet en septembre dernier lors de mon stage à Courrier International, lorsque j’ai traduit un article sur le « longevity gap », littéralement l’écart d’espérance de vie. Vous pouvez trouver l’article original ici ; l’article traduit n’est par contre accessible en entier qu’aux abonnés de Courrier.

Cela m’a rappelé le thème du film In Time (traduction française bizarre : Time out, commenté ici) : dans un futur relativement proche, les progrès de la science permette d'arrêter de vieillir à 25 ans. Mais après ça, on n'a plus qu'un an de temps en réserve, et il faut en gagner en permanence puisque le temps a remplacé l'argent. Lorsque le compteur que l'on porte au bras arrive à zéro, on meurt. C'est une critique du capitalisme métaphorique... mais peut-être pas tellement, quand on voit toutes les évolutions de la médecine (nanotechnologies, etc.) qui pourraient permettre aux plus riches de vivre cent-vingt ans voire plus. Voici donc une petite sélection de citations sur ces thèmes.

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« La croissance pour la croissance, c’est l’idéologie de la cellule cancéreuse. »
(Edward Abbey)

« Je m’oppose à un ordre social qui permet à un seul homme qui ne fait absolument rien d'utile d'accumuler une fortune de plusieurs millions de dollars, tandis que des millions d'hommes et de femmes qui travaillent chaque jour de leur vie obtiennent tout juste assez pour une vie de misère. »
(Eugene V. Debs)

« Qu’arrive-t-il aux gens qui vivent dans une société où tout le monde en position de pouvoir ment, vole, triche et tue, quand nous savons tout ça au fond de notre cœur, mais regarder ces mensonges en face a des conséquences tellement monstrueuses que nous continuons à espérer que peut-être cette fois l'administration, le gouvernement, les entreprises et les médias sont réglos avec nous.
Les Américains me rappellent les rescapés de violences domestiques.
Il y a toujours l’espoir que ce soit la toute, toute dernière fois qu'on nous recassera les côtes. »
(Inga Muscio)

« La pauvreté est un voleur.  Non seulement elle diminue les perspectives d’avenir d’une personne, mais elle lui vole aussi des années de sa vie. »
(Michael Reisch, professeur en justice sociale à l’université du Maryland)

« Que se passera-t-il lorsque de nouvelles découvertes scientifiques rallongeront la durée de vie potentielle des humains, exacerbant ces injustices à une échelle bien plus large ?  L’ultime lutte des classes pourrait bien ne pas être axée sur la question de l’argent en soi, mais plutôt sur l’opposition d’une espérance de vie de 60 ans contre 120 ans ou plus.  Tout le monde acceptera-t-il sans broncher que les nantis vivent deux vies alors que les plus démunis en ont à peine une ? »
(Linda Marsa, « The longevity gap », Aeon)

« Vous pourriez bouleverser l’équilibre d’une génération. Peut-être deux. Mais ne vous faites aucune illusion, à la fin rien ne changera. Parce que tout le monde veut vivre éternellement. Tout le monde pense qu’il a une chance d’accéder à l’immortalité même si tout tend à prouver le contraire. Tous croient qu’ils seront l’exception. Mais la vérité, c’est que pour quelques immortels, beaucoup doivent mourir. »
(Time Out, en version originale In Time)

Voilà pour moi la citation la plus puissante du film, qui se transpose très bien dans notre monde avec l’argent à la place du temps. Cela explique pourquoi des ouvriers ou des chauffeurs de taxi vote pour des partis qui diminuent les impôts des plus fortunés, pour que « quand ils seront riches » ils n’aient pas à verser une partie de leur fortune à l’État, alors même qu’ils pourraient bénéficier aujourd’hui d’un système de redistribution plus juste...

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“Growth for the sake of growth is the ideology of the cancer cell.”
(Edward Abbey)

“I am opposing a social order in which it is possible for one man who does absolutely nothing that is useful to amass a fortune of hundreds of millions of dollars, while millions of men and women who work all the days of their lives secure barely enough for a wretched existence.”
(Eugene V. Debs)

“What happens to people living in a society where everyone in power is lying, stealing, cheating and killing, and in our hearts we all know this, but the consequences of facing all these lies are so monstrous, we keep on hoping that maybe the corporate government administration and media are on the level with us this time.
Americans remind me of survivors of domestic abuse.
This is always the hope that this is the very, very, very last time one's ribs get re-broken again. ”
(Inga Muscio)

“Poverty is a thief. Poverty not only diminishes a person’s life chances, it steals years from one’s life.”
(Michael Reisch, professor of social justice at the University of Maryland)

“What will happen when new scientific discoveries extend potential human lifespan and intensify these inequities on a more massive scale? It looks like the ultimate war between the haves and have-nots won’t be fought over the issue of money, per se, but over living to age 60 versus living to 120 or more. Will anyone just accept that the haves get two lives while the have-nots barely get one?”
(Linda Marsa, “The longevity gap”, Aeon)

“You might upset the balance for a generation. Two. But don’t fool yourself, in the end, nothing will change. Because everyone wants to live forever. They all think they have a chance at immortality even though all the evidence is against it. They all think they will be the exception. But the truth is, for a few to be immortal, many must die.”
(In Time)

samedi 03 janvier 2015 Publié dans Citations, extraits de chansons, Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |

samedi 22 novembre 2014

Si j'ai un jour des enfants...

Quand j’étais enfant, je remplissais des carnets avec mes idées pour l’avenir, comme la promesse de ne pas oublier que j’avais été petite quand je serais grande (en général motivée par l’horrible injustice d’une punition ou d’une interdiction formulée par mes parents :p), des idées de ce que je ferais faire à mes élèves quand je serais maîtresse d’école (le programme a un peu changé entre-temps), mais aussi des projets concernant mes futurs enfants : les prénoms que je leur donnerais (il ne m’était pas venu à l’idée que leur papa aurait son mot à dire), la façon dont je les élèverais. Une façon finalement d'avoir l'impression de contrôler l’avenir.

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Baby Shoes par Meagan

Et à présent… Il n’y a pas une semaine qui passe sans que je me demande face à tel ou tel problème de société comment je me débrouillerai si j’ai un jour des enfants – la phrase, selon le moment et selon l’humeur, passe du « quand j’aurai des enfants » au « si j’ai des enfants ».

Le changement climatique, l’inégalité de répartition des richesses qui se creuse – est-il bien responsable de donner naissance à un enfant dans ce contexte ? L’omniprésence des nouvelles technologies, objets connectés, tablettes numériques dès l’école primaire sans tenir compte des conséquences cognitives ou physiques (vue, canal carpien, dos…), des robots vendeurs dans les magasins – comment préserver ses enfants de tout ça ? Ils me trouveront ringarde et seront jaloux de leurs copains qui ont leur propre iPad à six ans, tant pis. Les produits chimiques partout, les additifs dans la nourriture toujours plus artificielle, les vaccins pleins de métaux lourds – comment choisir lesquels sont vraiment nécessaires face aux risques, et comment les obtenir sans qu’ils soient mélangés avec cinq autres, pourquoi pas bientôt dix ? Le système scolaire allergique à la différence, le formatage des rôles homme/femme jusque dans les jouets et les livres pour enfants, les corps retouchés qui s'affichent partout – comment les élever pour qu’ils deviennent eux-mêmes avec le moins de complexes possibles sans en créer de nouveaux par mon intervention ?

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Generations par Gilad Benari

Tous ces problèmes me font peur par eux-mêmes, pour moi, pour la race humaine en général, mais c’est quand je pense à mes éventuels futurs enfants que je me dis qu’il y a peut-être quelque chose d’héroïque à la chose la plus naturelle du monde : la perpétuation de l’espèce.

On me dit que je me pose trop de questions, mais c’est le cas sur bien des sujets et ce n’est pas comme si je pouvais appuyer sur le bouton « off ». Mais bon, contrairement à l’enfant que j’étais, j’aurai le cas échéant le papa de mes enfants pour endosser la moitié de cette responsabilité ;)

samedi 22 novembre 2014 Publié dans Mes écrits, Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |

mercredi 24 septembre 2014

Citations & Réflexion : l'histoire de nos vies

Nous nous racontons tous des histoires. Et en tout premier lieu, l’histoire de notre vie. Nous la façonnons, l’ordonnons de façon à pouvoir s’y retrouver, à la raconter de différentes façons selon l’interlocuteur et le contexte, et surtout, à lui donner un sens. Le sens nous fait sortir du chaos ; il nous permet d’appréhender l’incompréhensible, de supporter l’insurmontable,  de vivre avec ce qui nous tue, de faire sans ce qui nous fait vivre.

Inventer un sens, c’est parfois dangereux. L’histoire qu’on se raconte change notre perception, et lorsqu’elle est trop éloignée de la réalité et qu’elle influence aussi nos décisions, on risque d’aller dans le mur. Dans mon entourage, une jeune femme se persuade qu’elle et un ami sont des amants maudits alors qu’il n’a simplement pas le courage ou l’envie de quitter sa copine, ce qu’elle interprète aussitôt comme une sorte de grandeur de sa part alors qu’il paralyse sa vie en évoquant des sentiments qu’il devrait soit garder pour lui, soit avouer à sa copine. C’est plus facile vu ses sentiments pour lui de le voir comme un martyr romantique que comme un salaud ou un lâche ordinaire, mais cela l’empêche aussi d’avancer.

Car la vie n’a pas toujours un sens, et certains événements mettent à mal nos histoires. Jusqu’à la fin de mon adolescence, les choses étaient plutôt ordonnées. J’avais perdu trois grands-parents, c’est dans l’ordre des choses, mais la mort ne m’avait pas saluée de plus près. Puis en l’espace d’un an, un ami d’enfance et une cousine disparaissent, et l’histoire s’enraye. Plus récemment, je perds ma vieille toutoune, dont on peut se dire que c’était son heure, puis immédiatement après notre chat diabétique, qui perturbé par la mort de son amie westie, disparaît et ne revient pas. Non seulement c’est dur, mais cela n’a « pas de sens ».

Histoire en cours de réinvention…

Voici maintenant quelques citations.

« Nous nous racontons des histoires pour vivre. »
(Joan Didion)

« Si l'on ne transforme pas sa vie en histoire, on devient un personnage dans l'histoire de quelqu'un d'autre. »
(Terry Pratchett)

« C’est comme si tout le monde racontait sa propre histoire dans sa tête. Toujours. À longueur de temps. Cette histoire détermine qui l’on est. On se construit sur cette histoire. »
(Patrick Rothfuss)

« Je suis convaincue qu'il y a une raison à tout ce qui arrive. Les gens changent pour qu’on apprenne à lâcher prise, les choses vont mal pour qu’on apprécie à leur juste valeur les moments où tout va bien, on se fait avoir pour finalement apprendre à ne se fier qu'à soi-même, et parfois de belles choses se finissent pour que de plus belles choses commencent. »
(Marilyn Monroe)

« La race humaine semble avoir un problème lié aux histoires qu'elle se raconte. Nous allons un peu vite en besogne pour expliquer des choses qui ne s’expliquent pas vraiment. »
(Malcolm Gladwell)

« À cet instant je cherche un mot pour décrire ce que l’on ressent – un sentiment glaçant, écœurant, au plus profond de soi – quand on sait que ce qui se passe va nous changer, contre notre gré, mais qu'on ne peut pas l'empêcher. Et on sait, pour la première fois, la toute première fois, qu’il y aura désormais un avant et un après, ce qui était et ce qui sera.  Et qu'on ne sera plus jamais tout à fait la personne que l’on était. »
(Jennifer Donnelly)

« Les artistes se servent de mensonges pour dire la vérité. Oui, j’ai créé un mensonge. Mais c'est en y croyant que tu as découvert la vérité qui est en toi. »
(Alan Moore, V pour Vendetta)

« Je voulais une fin parfaite. Mais j’ai appris, à mes dépens, que certains poèmes ne riment pas, et que certaines histoires n’ont pas un début, un milieu et une fin bien définis. La vie, c’est ne pas savoir, être obligé de changer, saisir l'instant et en tirer le meilleur parti, sans savoir ce qui va arriver ensuite. »
(Gilda Radner)

« Les histoires doivent être racontées pour ne pas mourir, car quand elles meurent, nous oublions qui nous sommes et pourquoi nous sommes là. »
(Sue Monk Kidd)

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“We tell ourselves stories in order to live.”
(Joan Didion)

“If you don't turn your life into a story, you just become a part of someone else's story.”
(Terry Pratchett)

“It's like everyone tells a story about themselves inside their own head. Always. All the time. That story makes you what you are. We build ourselves out of that story.”
(Patrick Rothfuss)

“I believe that everything happens for a reason. People change so that you can learn to let go, things go wrong so that you appreciate them when they're right, you believe lies so you eventually learn to trust no one but yourself, and sometimes good things fall apart so better things can fall together.”
(Marilyn Monroe)

“We have, as human beings, a storytelling problem. We're a bit too quick to come up with explanations for things we don't really have an explanation for.”
(Malcolm Gladwell)

“Right now I want a word that describes the feeling that you get – a cold sick feeling, deep down inside – when you know something is happening that will change you, and you don't want it to, but you can't stop it. And you know, for the first time, for the very first time, that there will now be a before and an after, a was and a will be. And that you will never again quite be the same person you were.”
(Jennifer Donnelly)

“Artists use lies to tell the truth. Yes, I created a lie. But because you believed it, you found something true about yourself.”
(Alan Moore, V for Vendetta)

“I wanted a perfect ending. Now I've learned, the hard way, that some poems don't rhyme, and some stories don't have a clear beginning, middle, and end. Life is about not knowing, having to change, taking the moment and making the best of it, without knowing what's going to happen next.”
(Gilda Radner)

“Stories have to be told or they die, and when they die, we can't remember who we are or why we're here.”
(Sue Monk Kidd)


Toutes les traductions vers le français sont de moi. Vous pouvez les réutiliser si elles vous plaisent, mais un petit lien vers mon blog serait le bienvenu. Quant au dessin, il est d'Ancalinar, dont vous pouvez voir d'autres œuvres en cliquant sur l'image.

mercredi 24 septembre 2014 Publié dans Citations, extraits de chansons, Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |

mercredi 17 septembre 2014

Bons souvenirs des mauvais jours

Un texte écrit en juin, retrouvé sur mon ordi. Je n'arrive plus à me souvenir si j'ai écrit la version française ou anglaise en premier, peut-être les deux en parallèle. Les images sont aussi de moi (la première sur Photoshop, la seconde à l'aquarelle).

une épaule pour pleurer, a shoulder to cry on, mari6s

Je me dis que parfois, ce ne sont pas les bons moments qui tissent nos liens avec ceux qui nous entourent. Bien sûr, plus il y en a, mieux on se porte, mais lorsque je regarde en arrière, certains de mes plus beaux souvenirs sont de moments au goût amer, douloureux, voire déchirants, partagés avec mes proches.

Il restera toujours au fond de mon cœur une place privilégiée pour les nombreuses heures passées avec mon petit frère à jouer avec notre chienne dans le jardin, à essayer de lui apprendre des tours de cirque, ou encore à la promener au parc les samedis. Mais ces souvenirs ne sont pas seuls ; il y a aussi la nuit où, main dans la main sur son pelage, sentant ses efforts à chaque respiration, nous lui avons soufflé qu’elle pouvait fermer les yeux. Et au bout d’un moment, mon petit frère d’un mètre quatre-vingt-cinq lui a dit de se reposer, qu’on la verrait le lendemain ou au ciel, et nous lui avons souri et sommes sortis de la pièce et il m’a serré fort dans ses bras et m’a laissé pleurer toutes les larmes de mon corps. Et je pleure en écrivant ces lignes, mais cela reste un beau souvenir.

Je me souviens des après-midis passés à jouer aux barbies avec mon amie Clo, ou les pauses déjeuner aux fourneaux dans mon appartement pendant que Tina faisait la vaisselle, mais je me souviens aussi d’avoir serré Clo dans mes bras à l’enterrement d’un de nos amis d’enfance, et l’origine de la tradition des déjeuners chez moi, qui a commencé quand j’ai parlé de la mort de ma cousine à Tina, qui n’était alors qu’une connaissance, et qui n’a pas voulu me laisser seule.

Je me souviens d’avoir ri, puis pleuré, avec mon père lorsqu’il m’a dit qu’il continuait à se retourner sur la fenêtre du quatrième étage en quittant l’immeuble où vivait ma grand-mère à Montmartre, celle où elle attendant de nous voir disparaître au coin de la rue. Et à chaque fois que j’y retourne, encore aujourd’hui, je regarde par-dessus mon épaule et ma main me démange de lui faire signe.

Je me souviens des nuits interminables passées à discuter avec ma compagne de chambre quand elle avait des problèmes avec un garçon. Malgré le sommeil qui me narguait, je la laissais s’épancher et faisais de mon mieux pour ne pas lui donner trop de conseils dont je savais qu’ils ne l’aideraient pas. Et puis tout le temps passé à se chamailler sur tout, au point que tout le monde dans la résidence croyait que nous ne pouvions pas nous sentir, et le bonheur lorsque je reçois un message de sa part intitulé « bitch » ou « salope ». Et je me souviens de l’irritation et du soulagement que j’ai ressentis lorsque j’ai découvert qu’elle n’avait pas disparu en rentrant seule de boîte – elle était simplement allée acheter des bonbons. À deux heures du matin. Et au final, oui, même celui-là est un bon souvenir.

Je me souviens que ma mère était à mes côtés pour chaque examen, chaque prise de sang quand personne ne savait exactement ce qui n’allait pas, et aussi quand un docteur mal inspiré nous a donné un diagnostic angoissant sans plus d’information. Elle a lu des tonnes de livres et d’articles et a trouvé des solutions et maintenant je vais mieux, en bonne partie grâce à elle.

Je me souviens de la peur qui m’étreignait quand j’ai pris mon courage à deux mains et demandé à mes parents de me retirer du lycée pour que j’étudie à la maison, en leur expliquant à quel point je me sentais mal à l’école, pour la première fois sans masquer ma détresse derrière des j’en-ai-marre adolescents. Moins de peur mais j’étais quand même nerveuse quand je leur ai annoncé que je voulais prendre une année sabbatique et voyager seule. C’étaient des conversations difficiles à engager, et ce sont deux des meilleures décisions de ma vie, qui m’ont valu des souvenirs merveilleux.

Les moments difficiles nous façonnent tout autant que les bons moments. Pour autant, pas de raison de s’en réjouir ; ce que l’on perd forme comme un vide en nous, et bien sûr on aurait souhaité que cela ne se passe pas comme ça. Ce n’est pas l’histoire que nous aurions aimé raconter. Mais nous ne pouvons rien y changer. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous entourer de personnes qui sont à nos côtés dans ces épreuves – pas pour nous sauver ou arranger les choses, mais simplement pour ressentir la douleur avec nous et nous montrer que nous ne sommes pas seuls.

une épaule pour pleurer, a shoulder to cry on, mari6s

Sometimes what links us to other people isn’t the good times. Sure, you want as many of those as you can get, but looking back, some of my best memories are of bittersweet, sad, even agonizing moments that I shared with a loved one.

There will always be a fond place in my heart for all the times my little brother and I played with our dog in the garden, trying to train her to do circus tricks, and walked her around the park on Saturdays. But right next to them is the night we held hands over her while she fought to breathe, and told her it was okay to close her eyes. And after a while, my little, six-foot-two-tall brother told her to rest and that we’d see her in the morning or in heaven, and we smiled at her and left the room and he took me into his arms and let me cry my heart out. And I’m crying just writing about it now, but that’s still a good memory.

I remember the afternoons spent playing barbies with my friend Clo, or the lunches I cooked at my apartment while Tina washed the dishes, but I also remember hugging Clo at one of our childhood friends’ funeral, and how the lunch tradition started when I told Tina, a mere acquaintance at the time, about my cousin’s death and she didn’t want to leave me alone.

I remember how I laughed, then cried, with my dad when he told me how he still looked back at the fourth story window when he left my grandmother’s old building in Montmartre, because she always waited to see us disappear down the street, and every time I go back to this day, I still feel like turning around and waving at her.

I remember endless nights talking with my roommate when she was having trouble with a guy, wishing I could just sleep but letting her talk it out anyway, and trying my best not to give too much advice that I knew wouldn’t help. And bickering with her so much over so many things that everyone in the house thought we hated each other, and being glad to receive a message from her titled “bitch” or “salope.” And I remember how pissed off and relieved I felt when I found out that she’d been at the convenience store when I thought she’d disappeared on her way back from a club alone – she’d just gone to buy candy. At two in the morning. And yeah, even that is a good memory in the end.

I remember my mom being there for every exam and blood test when no one could figure out what was wrong with me exactly, and when an ill-inspired doctor gave us a diagnostic that frightened me. She read tons of books and articles and came up with solutions and now I’m getting better in good part thanks to her.

I remember how terrified I was when I summoned the courage to ask my parents to put me out of school and let me study from home, and to tell them how horrible I felt at school, for the first time without masking my distress behind adolescent I’m-sick-of-it attitude. And much less afraid but still nervous when I told them I wanted to take a gap year and travel on my own. Those were hard conversations to start and they were two of the best decisions I’ve ever made, with great memories to boot.

The bad times shape us as much as the good. It doesn’t mean that we like it, that we don’t feel the loss like a hole inside, that we don’t wish things had gone differently. It’s not the story we wanted to tell. But we can’t change it. All we can do is try to surround ourselves with people that are there for us in these times – not to save us or fix things for us, just to feel the pain with us and let us know we are not alone.

mercredi 17 septembre 2014 Publié dans Dans ma vie..., Réflexions | Commentaires (0) |  Facebook | |